Pourquoi il faut voir “Michael Schmidt. Une autre photographie allemande” au Jeu de Paume, à Paris

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Plus que quelques jours pour découvrir à Paris l’œuvre d’un artiste majeur qui a su documenter comme personne sa ville natale, Berlin.

Son patronyme a la qualité impersonnelle des systèmes bureaucratiques, semblable à un numéro de série tuant dans l’œuf toute velléité de distinction subjective. Michael Schmidt, c’est son nom, consacrera cinq décennies à redonner une place aux lieux, aux êtres et aux affects maintenus dans l’anonymat des taxonomies standardisées. Aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands photographes allemands d’après-guerre, il est également l’un des moins connus d’une génération qui, la première, forcera les cimaises d’institutions d’art contemporain jusque-là réticentes à ménager une place à son médium.

Né le 6 octobre 1945 à Berlin, soit quelques mois à peine après l’effondrement du régime nazi, Michael Schmidt photographiera sa ville jusqu’à sa mort en 2014 : ses rues et ses ruines, ses brouillards et ses barbelés, ses habitant·es paupérisé·es et déclassé·es. S’il est vrai qu’il est le plus souvent difficile pour les photographes de parvenir à l’expression reconnaissable d’un style, l’Allemand, à l’inverse, brille par sa ténacité à maintenir une obsession formelle : le gris. Dès ses premières séries au mitan des années 1960, celui qui arpentera d’abord les rues en tant que gendarme immerge ses sujets au sein d’une même masse exsangue, travaillée dans ses nuances plutôt que par ses contrastes. Le gris, il l’élit contre le noir et blanc, qu’il dira avoir voulu totalement éliminer de ses compositions à l’encontre de ses contemporain·es.

Nuances de gris

Au Jeu de Paume, qui accueille sa première grande monographie, après le Hamburger Bahnhof à Berlin et avant une itinérance au musée Reina Sofía à Madrid puis à l’Albertina à Vienne, une même teinte suinte des murs. Le Berlin plus tardif, fantasmé, romantisé, ville“pauvre mais sexy” , par ailleurs plutôt, image d’Épinal oblige, celle du look all-black, se dissout ici dans une torpeur opaque et oppressante. Et pourtant, l’impression d’ensemble se nuance à mesure que l’œil s’acclimate à ce nouvel environnement, de la même manière que la pupille se dilate pour peu à peu percer l’obscurité. Alors, le sens d’une petite phrase souvent répétée par l’artiste se précise : “Pour moi, le gris est la couleur de la différenciation, aussi bizarre que ça puisse paraître” (Quelque part, éditions Snoeck, 2005).

À partir des années 1970, ses premières séries de photographe indépendant élisent sobrement pour sujet et périmètre des quartiers de Berlin : Kreuzberg (Berlin-Kreuzberg, 1973) puis Wedding (Berlin-Mariage, 1976-1978). Aux façades décrépies d’un habitat strictement fonctionnel, Michael Schmidt arrache des parcours qui, s’ils n’ont rien de singulier, émergent néanmoins individualisés : ce sont les travailleur·ses de l’industrie tertiaire ou au contraire les familles nombreuses immigrées, la femme active d’un milieu bourgeois ou de la classe moyenne, l’écolier pré-adolescent ou l’employé·e de bureau. Ils sont silencieux·ses, pas forcément esseulé·es, peut-être résigné·es. Il n’y a pas de pathos, seulement une attention empathique à déjouer la standardisation. En 1980, le mur n’est pas encore tombé, ne vacille pas même. Au cœur des ténèbres, on ne le voit presque plus, tant il semble immuable, se fondant au fil des clichés dans les espaces interlopes.

Retour au réel

Il y a bien une jeunesse, celle qui erre les yeux dans le vague, fume et danse parfois, taggue ici un cœur, là un slogan, mais toujours se heurte à un horizon bas, bouché, le jour filtrant à peine à travers la broussaille (Trêve, 1985-1987). Puis vient la chute. Dans le travail de l’artiste, c’est l’occasion d’une césure : avec Unité (1991-1994), il prend le temps du regard rétrospectif, fait le tour des symboles de l’Allemagne de 1933 à 1989, et réalise une galerie de portraits en rephotographiant des photos de presse, de livres d’histoires ou de journaux. La suite de son travail reviendra au réel, tout en continuant de traquer ou d’interroger le singulier au cœur du stéréotypé.

Avec sa pénultième série Aliments (2013), enquête sur l’industrie agro-alimentaire, la couleur arrive, tout en maintenant une gamme de tons tellement délavés qu’on n’y voit similairement que des nuances. Puis, sur son lit de mort, il compilera la nature (2014), bref instant de répit d’un photographe à l’engagement anti-autoritaire infaillible s’autorisant enfin à élever le regard plus haut, jusqu’à ce point de l’horizon où le ciel ne semble n’avoir jamais été zébré, en lieu et place des fils barbelés, que par les seules frondaisons des arbres.

Michael Schmidt. Une autre photographie allemande jusqu’au 29 août au Jeu de Paume à Paris

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